Ecrire en ce printemps 2020

LES MOTS (suite)

RESPIRER  Jelena B. Art-thérapeute. Seine-Maritime

Je respire, enfin.

La grisaille se teinte d'abord imperceptiblement, puis franchement. Le ciel devient bleu, les champs bruns de terre, l'herbe verte de printemps. Les couleurs me relient à la vie, me libèrent de l'angoisse. Je respire calmement en nous conduisant vers la liberté.

La ville reste derrière. Les paysages défilent. Je ne sais pas où on va, mais l'essentiel est qu'aucune force de l'ordre ne nous barrera plus la route, aucun poste de contrôle ne nous empêchera d'avancer.

Nous vivrons la fin du monde à notre manière et non pas dans notre minuscule chez nous, où nous sommes confinés dans la vie de tous les jours. Nous nous réinventerons en nous donnant l'espace nécessaire pour vivre.

 

Quelques heures plus tard, je prends ta petite main douce et t'emmène en balade, dans les bois, à travers les champs. Je te regarde sourire, bâton à la main, et t'écoute parler des vaches, des chasseurs, de baba Yaga. Exilés à la campagne comme sur un territoire libre... Des images de fuite clandestine peuplent mes pensées. Des fuyards, nous le sommes. Des fuyards heureux. Nous marchons et nous respirons l'air des vallées à perte de vue, hors du temps, comme jamais. Seuls, pour nous aimer et nous chérir. 

LES ALEATOIRES  Jimmy G. Cinéaste directeur de la photographie. Vaucluse

Work in progress. Extrait Traces et matières archivages. 'Le monde n'est ni joyeux ni cruel. Il est simplement aléatoire'. Harlan Coben. Innocent.2006.

LE MONDE N'EST NI JOYEUX NI CRUEL. IL EST SIMPLEMENT ALEATOIRE. HARLAN COBEN, INNOCENT.2006

NOS CORPS EN OBSERVATION Mathilde K. Sculpteur Paris.

Un jour,

j’avais lu

pendant longtemps, mes yeux brûlaient. J’ai mis mes doigts,

toujours assez froids,

sur les paupières qui sont, avec l’âge fines et plissées

Sensation étrange, merveilleuse, je sentais mes yeux

arrondis

comme deux minuscules oiseaux nus, tièdes

tombés du nid

si cela avait été les yeux de quelqu’un d’autre

j’aurais presque pleuré, je les aurais embrassés

Mais je ne m’aime pas comme ça, je ne peux pas. Alors j’ai pensé

pourquoi ne suis-je pas  aimable avec moi ? Après tout ce corps

ce n’est qu’un vêtement prêté

je peux bien l’aimer pendant qu’il m’est donné

et être reconnaissante de tous les services qu’il me rend

et oui, caresser ces deux oisillons tièdes tombés du nid.

 

FOYER. Paul L. Auteur-compositeur-interprète, ingénieur du son.

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Le confinement ça ne me fait pas peur. J’ai l’habitude de devoir poser mon propre cadre, d’alimenter mes journées de manière constructive et créative, souvent chez moi. Mon foyer, c’est mon bureau et je suis assis sur le fauteuil du patron, le mien.

Je comprends le flou, la peur engendrés. C’est le moment de se retrouver, d’être à son écoute. Nous sentir libres intérieurement, sans la pression permanente d’un monde qui court plus vite que nous. Le foyer c’est aussi l’épicentre de cette épidémie, cette bête noire qui nous terrorise comme un fantôme, longeant les façades de nos maisons. Ce foyer a su pousser les murs.

L’épidémie essuie maintenant ses pieds sur nos paillassons et toque à nos portes, que nous fermons aujourd’hui à double tour. On ne la voit pas, on ne la sent pas, mais elle est là, on finit par y croire, sans la voir. Terminé de minimiser la chose quand elle contaminait la Chine ? La honte. Virus.

Si microscopique être vivant, il nous adopte et fait de notre maison son propre foyer…

Malin. Il est dans le regard des gens, apeurés, écartés les uns des autres, bouches crispées derrière un masque, les mains tendus dans des gants, fripés par le savon et le gel hydro-alcoolique.

Il est l’invité de nos médias, en prime, en vedette, chaque jour, chaque heure, chaque minute. Mais nous ne voulons pas l’inviter chez nous, on nettoie nos mains, nos poignées de portes.

Lorsqu’il sera bel et bien parti, il faudra nettoyer nos esprits de sa présence. Comme un cauchemar auquel on pense toute la journée, on essaie de comprendre ce qu’il signifie, en tentant d’éloigner ce mauvais rêve de nos souvenirs.

Impossible. Il restera, il faudra vivre avec, sans crainte, apprendre avec lui et chercher ce qu’il signifie, ce qu’il change dans nos jours, ce qu’il aura changé dans nos nuits.

 

HUMANITE DU RISQUE Thierry F. Journaliste documentariste. Loire Atlantique

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Marchant près de la mer, ou plutôt quelque part entre mer et campagne, entre oiseaux et lapins, entre bleu de l’eau et vert des champs herbus, le bruit ininterrompu du flux, du reflux accompagné de chants d’oiseaux me fit réfléchir à la neutralité pas bienveillante du tout de la nature envers ce que nous vivons ces jours ci.

Je voudrais vous faire partager le paradoxe qui me vint à l’esprit, à chaque fois que je croisai quelqu’un sur le bord du chemin, et que celui-ci loin de me rassurer, comme cela aurait pu se faire d’habitude, celui-ci donc me repoussais un peu plus loin, vers cette nature si attirante, si belle et pourtant si indifférente. Serait-ce une revanche de celle-ci contre le total irrespect de l’humanité à son endroit et même l’hostilité qu’elle pourrait ressentir, de la part d’un de ses enfants, sans doute le plus rebelle, et le moins reconnaissant, pourquoi pas ?

Et le plus dur dans tout ça, c’est de penser que nos seuls alliés, dans cette histoire, c’est-à-dire les autres hommes et les autres femmes, sont aussi en fait ceux qui représentent pour nous le plus grand, voire même le seul risque véritable. Ne plus s’approcher des autres, ne plus leur parler à moins d’un mètre, considérer l’autre essentiellement comme un risque potentiel, c’est vraiment un sentiment qui ne pousse pas à la solidarité pourtant tellement nécessaire aujourd’hui. Même en temps de guerre, on a des alliés, des amis, une famille, des frères, mais là, même les plus proches représentent un risque qui peut être même mortel.

Pourtant il faut vivre avec et nous adapter à cette situation par la résistance individuelle, plus encore solitaire. C’est pour moi, sans doute le plus difficile. L’humain représente le danger au lieu de l’espoir, de la mise en commun, de la force collective. Vivement le moment où la vraie liberté sera enfin de retour, le moment où chacun pourra serrer quelqu’un d’autre contre lui, je pense alors que le temps sera venu pour moi de faire la fête peut-être comme jamais….

Vous qui me lisez, dites-moi, c’est pour quand ?