Ecrire en ce printemps 2020

LES CHOSES

Stylo BIC4 couleurs  Alice L. Métier de bouche. Seine-Saint-Denis

Je ne suis pas de la nouvelle génération. Ni affublé de rose brillant, ni doté de couleurs extravagantes comme le violet ou le turquoise. Allure plutôt bombée, les deux tiers de mon ossature sont bleus.

Je n’ai même pas de capuchon pour protéger ma plume et empêcher mon encre de sécher.

J’ai un long chapeau blanc sur mon extrémité, gravé d’un ironique petit « Made In France ». Made in France, made in France. Fabriqué oui ! Et bilingue par dessus le marché!

Je ne suis pas non plus comme les autres. J’ai la particularité d’avoir plusieurs fonctions: 4 couleurs, ergonomie réfléchie pour les petits poignets, taille imposante qui me permet d’être visible partout, etc. J’avais, fût un temps, la joie de disposer d’un petit pli plastique sur mon chapeau ayant pour utilité « l’accrochage » (à la chemise, aux feuillets,…). Ce temps est révolu, cassé, coupé, je n’ai plus ce « petit + » . Mais c’est un fait: « petit + » utile, que vous n’utilisez jamais.

Il était donc une fois ma vie.

Depuis ma création à la fabrique, j’ai l’impression qu’il m’est arrivé beaucoup de chose. D’après certains, j’aurais voyagé en groupe de 4 dans un petit paquet plastique, je me serais retrouvé pendu à un crochet du Monoprix boulevard Voltaire pour finir dans le sac à main d’une jeune femme.

Ce ne sont que les ragots des autres. L’histoire type de chaque stylos. Car peut-être ai-je vécu de nombreuses vies? Dans la trousse de Sébastien, dans la poche de Jocelyn, volé à mainte reprises, de sac en sac, de « people à people » - bilingue, je vous ai dit- . Finalement peut importe la genèse, elle n’a pas été écrite. Elle sera oubliée.

D’ailleurs je l’ai déjà oublié.

Non, ce que j’aime c’est le présent. Le présent et ce qu’on en fera demain.

J’ai été recueilli par une jeune femme - que nous appellerons « Miaou » comme la nomment  ses congénères poilus. Miaou m’a sorti du sac depuis quelques jours maintenant, et laissé vivre de nombreuses aventures dans toutes les pièces de son appartement.

Parfois dans la cuisine pour écrire des recettes et listes de courses. Parfois dans le salon pour les mots doux et autres contes. Parfois dans la chambre… sans jamais aucun utilité, simplement pour l’accompagner.

Je passe la plupart de mes journées posé. Parfois sur la table, parfois sur le canapé.

Je suis utile à toute chose, trier et ordonner grâce à mes encres colorées, aider la main à voguer laissant place aux listes de tâches journalières et aux mondes imaginaires...

Je suis utile et j’aime ça.

Je suis un bic pleins de projets.

Et je sens bien que mon dessein/destin sera des plus importants en ce temps du confinement.

 

PAS DE BUG GRACE AU MUG  Claude L. Artiste, comédien. Sarthe

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Pas de bug grâce au mug. Une grosse anse, un bord épais et une contenance plus conséquente que la moyenne en font un objet qu'on hésite à sortir, qu'on hésite à montrer. il est laid avec ses tons bleus et blancs et sont format xxl. de chaque coté de l'anse les reproductions d'un père noël, saluant le consommateur, accentuent sa laideur. manteau et toque rouges, bottes noires, barbe blanche, le père noël de ce mug porte dans sa hotte, un poupon joufflu, déguisé comme son porteur. entre les deux images, un sapin, une maison, des étoiles et la lune finissent de parfaire le mauvais goût de la décoration.

Il était une fois un noël pas tout à fait comme les autres.Nous le vîmes arriver dans un sachet plastique, entouré d'une guirlande dorée. C'était un mug il était plus grand et plus gros que la majorité de ses congénères, plein des confiseries destinées à l'élève titulaire de ce cadeau municipal.

Sans doute rejeté du pays des mugs à cause de sa laideur, il avait décidé de trouver un foyer accueillant, un havre de paix, où il se sentirait utile.

Dès que je l'ai vu, j'ai su qu'il avait choisi l'exil pour trouver une famille. Affublé d'une décoration de mauvais goût et de circonstance, il semblait n'attendre que moi.

S'il avait eu des yeux il m'aurait imploré pour que je le garde. S'il avait eu une bouche, il aurait crié mon prénom. Alors forcément, je l'ai rangé parmi la vaisselle.

Quelques temps plus tard je me suis mis à boire du thé et j'ai cherché  le meilleur contenant. En fouillant derrière les grandes tasses immaculées, toutes fières de leur design moderne et élancé, je suis retombé sur ce canard boiteux de la poterie. Il avait juste la bonne taille pour mettre la bonne quantité de thé, et la bonne anse pour tenir dans ma main sans effort. 

Le plus drôle c'est que la première fois que je le regardai -comme on regarde, l'œil vague du matin, n'importe quelle boite de céréales- je tombai sur son double Père Noël jovial. Alors une vague de souvenirs m'a envahi : tous mes matins, pendant des années, pour endormir mes enfants, je leur chantais le "Petit Papa Noël" de Tino Rossi, après avoir salué la lune et les étoiles...

Ce mug ne pouvait être fait que pour moi.

Il avait enfin trouvé sa place, il ne l'a toujours pas quittée. Tous les matins il m'apporte une petite pensée pour mes enfants et je pars d'un bon pied pour la journée. Pas de bug, grâce au mug!

 

 

MARSYAS ou l'écorché vif. céramique. Marc Truttmann.

 

 

 

 

 

 

Marsyas ou l'écorché vif. céramique. Marc Truttmann.

LES CAGES Mathilde K. Sculpteur Paris.

Allume gaz lunettes justificatif déplacement cordon d’alimentation du téléphone blé porte-bonheur datant du 1er janvier 2020 lit défait ampoule cassée télécommande boîte de kleenex cages d’oiseaux bout de pain sec clé de la boîte aux lettres paillasson vitamine c samovar affiche picasso

Il était une fois mes cages d’oiseaux, que je regarde tous les jours, souvent distraitement, vides maintenant. Cinq cages d’oiseaux, trouvées aux encombrants ou au marché aux Puces. Elles sont suspendues au plafond du séjour parmi des poutres. En montant l’escalier on peut les voir de près jusqu’à deviner leur intérieur. Trois sont en métal rouillé, l’une a été verte, une autre est ronde, deux autres en bois, l’une est très spacieuse, l’autre est une petite maison jaune avec des fenêtres. Elles sont pleines de poussière et de fils d’araignées, suspendues là depuis longtemps. Vides d’oiseaux.

Mais j’y ai mis des nids, trouvés ça et là dans les buissons en hiver. J’ai mis des œufs dedans : œufs de caille dans l’un, trouvés chez un fromager. C’est là aussi que j’ai acheté un œuf d’oie et un œuf de canard. Ces deux –là sont bien grands pour les petits nids, j’aime ce qui est un peu surréaliste ! J’ai aussi un tout petit œuf turquoise, œuf tombé du ciel. La vue de ces cages me fait du bien, c’est une série de petits appartements avec l’espoir d’un avenir, l’œuf signifie espoir n’est-ce pas ?

Avant, quand j’avais de vrais oiseaux, j’avais mis les cages à la queue leu-leu en ouvrant portes devenues communicantes. Mes oiseaux pouvaient s’y promener. Un peu comme les Beatles à Liverpool qui avaient cassé des murs entre quelques maisons ouvrières mitoyennes pour pouvoir circuler partout.

J’aimais mes oiseaux, j’ouvrais souvent les cages et j’ai encore des traces de leurs petites déjections sur les livres de la biblio. Il y avait deux grands chanteurs, serin et canari. Un canari tout gris à tête jaune qui a commencé tout à coup à accumuler des fragments de fil et de poussière dans un coin de la cage. Ils ont couvé, trois petits étaient nés.

LE BALAI Paul L. Auteur-compositeur-interprète. Ingénieur du son. Gironde

Lit Tasse Casserole Balais Enceinte ordi Casque Téléphone Transat Canapé Table basse Vêtement Chaussure Papier Toilette Porte Brosse à dents Savon Guitare Télé

Il était une fois un balai.

Bien rangé dans son placard, toujours droit comme « I », d’un bois robuste et bien coiffé, toujours à attendre que l’on s’en serve. Il aime être utile ce balai. Non loin de son amie la pelle et de sa petite soeur la balayette. Il veille sur elle comme un grand frère aimant.

Son rôle est de nettoyer, aller chercher les petits tas de poussière qui s’accumulent sur le sol, dans les recoins ou sous les meubles. Deux fois par semaine, ses propriétaires le sortent pour une petite ballade à travers la maison.

A chaque sortie, il est en joie, prêt à tout donner pour dépoussiérer chaque pièce du foyer. Il se fait beau quand il sait que c’est son moment, instant de gloire, avec toujours une petite coupe en brosse pour aller capturer les moutons égarés, berger de nos sols, héros du parquet et du carrelage ! Ce balai fait du bien au moral.

Une fois sa mission accomplie, il sait que ses propriétaires vont pouvoir être tranquilles quelques jours, l’esprit libre de toute accumulation poussièreuse. Sportif de haut niveau, il a l’endurance facile et la musique l’aide à garder le rythme dans ses va-et-vient. Quand il est au travail, il s’imagine dansant le ballet "Fantasia" avec ses compères. Parfois, il se rêve vaisseau d’une sorcière, parcourant le ciel pour chercher les ingrédients des potions les plus magiques qui soient. Il lui en faut de l’imagination pour palier à toutes ces heures passées dans son placard.

Puis le temps passe, ses poils s’assouplissent. Il peut encore servir, mais il sent que ses hôtes le délaissent de plus en plus avec le temps. Il ne comprend pas vraiment pourquoi. « Ils ont pourtant toujours besoin de nettoyer leurs sols ces humains » se dit-il ! Puis il entend la jolie voix douce de sa petite soeur la balayette, lui annoncer la nouvelle… « Tu sais grand frère, maintenant ils ont un aspirateur… »

La stupéfaction qu’il ressent lui hérisse les poils, il se sent désemparé, inutile et triste, lui qui était le Monsieur propre du logis. Devancé par la nouvelle génération, la nouvelle technologie, qui lui retire son emploi, sa vocation. Colère.

Puis les jours passent, les semaines, il se sent seul, déprimé. Mais un jour, comme par magie, ses propriétaires l'emmènent ailleurs, dans nouveau monde qui lui était complètement inconnu. Il ne comprend pas vraiment ce qu’il se passe, avant de commencer à frotter un nouveau sol inconnu, plus rugueux, en bois, jonché de quelques feuilles mortes et de mousse. Pas désagréable au toucher d’ailleurs.

Il le sait maintenant, sa vie n’est pas finie! Le voice Balai officiel du jardin. La tâche sera dure et lui aissera quelques marques avec le temps, "mais qu’est ce que c’est bon de se reconvertir, de voir le soleil et de sentir l’herbe fraiche du matin, pour aller nettoyer la terrasse de la maison. Comme quoi rien n’est fatal" se raconte-t-il.

Le balai du jardin a pris sa place dans un nouveau placard, avec ses cousins éloignés les râteaux et les sécateurs. Ils partageront beaucoup de nouvelles histoires,  il va découvrir peu à peu ce nouvel univers sans fin. Le jardin, cet endroit dont il faut prendre soin,

même en tant que balai.

LA BOITE BIRMANE  Thierry F. Conteur, journaliste-documentariste. Loire Atlantique

Sur une étagère près de la cheminée, se trouve chez nous une petite boite cylindrique d’une vingtaine de centimètres de haut, et d’une dizaine de centimètres de diamètre. Elle doit sembler étrange au visiteur de passage, qui doit se demander à quoi un machin pareil peut servir? De quel coin ça vient?

Elle est très légère, sans doute fabriquée en balsa ou plutôt en fromager, un arbre qui pullule dans son pays d’origine. Plutôt qui pullulait, car les bucherons locaux s'y sont intéressés de près il y a un siècle déjà, pour confectionner de nombreuses boites à fromages d’où son nom!

Elle est vernie ou cirée, dehors et dedans, très jolie et rassurante à observer car elle semble éternelle. Cette boite en contient une autre un peu moins haute et de diamètre plus court, qui en contient elle-même une troisième encore plus petite, comme des poupées russes.

Mais son origine est asiatique, elle vient de Birmanie, c'est ma boite birmane.

Elle servait à ranger la nourriture qui devait rester plus fraiche que la température extérieur, d’où l’emboitement qui grâce au léger vide d’air entre chaque, maintient l’aliment en état pendant quelques heures. Un système astucieux mis au point il y a bien longtemps dans les forêts du triangle d’or, entre Thaïlande, Laos et Birmanie. La boite protège aussi bien la nourriture qui y est cachée, des insectes ou autres animaux qui auraient la tentation de s’en emparer. En plus il est très facile de la transporter avec soi, elle ne pèse presque rien.

Cette boite-là sur mon étagère, vient du Cambodge. Je l’ai achetée à un petit marchand birman qui tenait un petit étalage dans le grand marché central de Phnom Penh, la capitale du pays. Je l’avais repéré dès mon premier passage dans ce marché un jour d’avril 1986, alors que je venais dans la capitale des Khmers pour y tourner un reportage.

La ville à cette époque ne voyait que très très peu d’étrangers. Je fus surpris de croiser un commerçant birman, mais grâce à la traduction de notre guide cambodgien, je lui demandai si cette jolie boite venait de chez lui? Il me le confirma puis m’expliqua avec l'aide de son fils, en anglais, à quoi elle servait.

Sa femme originaire de Phnom Penh avait quitté le pays juste avant la funeste période des khmers rouges. Tous ensemble  y étaient revenus depuis un an. Je me décidais à lui acheter autant pour la joliesse de la boite, que pour son usage et surtout pour l'histoire racontée: le commerçant prétendant que c’était ses grands-parents qui l’avait confectionnée... Je ne cherchais même pas à en négocier le prix, tellement il me semblait raisonnable, même si probablement je payais le prix réservé aux riches voyageurs venus de l’Ouest, que j’étais pour lui, et c’était bien normal. En tous cas elle allait continuer à voyager puisque elle a suivi cette année-là mon voyage à travers le Vietnam, la Thaïlande, le Laos et le territoire de Hong Kong .Ensuite Je l’ai ramenée d’abord en région parisienne, puis enfin dans cette presqu’ile de Piriac, sur les bords de l’océan atlantique. Chaque fois que quelqu’un m’a demandé ce qu’était cet objet, j’ai raconté l’histoire de cette boite birmane.

Aujourd’hui en ces jours tristes de mars 2020, c’est à vous tous qui lirez ce texte que je confie son histoire. Elle a déjà été témoin de temps difficiles, nul doute qu'elle sera à nouveau témoin de temps heureux...