Ecrire en ce printemps 2020

MASQUES Suite. Une consigne en trois variantes voir Le masque page blog J+10

 

VENISE Isabelle F. Artiste géographe, art-thérapeute. Loire Atlantique.

Guide Millechemins, édition à compte d’auteur octobre 2020. 150 exemplaires en soutien aux …..

Déniché sur les quais de Seine encombrés de centaines de bouquinistes en cet été 2021, l’objet avait de quoi surprendre. La montée des eaux ne l’avait pas épargné, près d’une vingtaine de ses feuilles semblant grignotées par une humidité fatale qui en gommait les dernières phrases.

Le plus surprenant était son prix.

Mais Paris devenu piéton en plein été, permettant ainsi l’essor du petit commerce littéraire sur des kilomètres de quais, ça vous euphorise et ça dédramatise le porte-monnaie ! Alors je l’ai acheté.

Je ne saurai jamais qui devait-il soutenir, ni qui représentait le masque bouche ouverte figurant en page 14.

Que pouvait dire cette bouche, que regardaient ces yeux, pourquoi ces poils barbus touffus blanchis ? J’aimais ne pas savoir et imaginer un voyage initiatique dans un pays lointain et perdu, où les adolescents au seuil de l’âge adulte devaient porter ces masques de patriarches et de matriarches une nuit durant et prononcer à l’aube devant toute la communauté les paroles nouvelles que la nuit leur aura inspirée, issues de ces masques ancestraux.

Je poursuivais mon errance sur le bord du fleuve, flânant presqu’assoupie dans la torpeur du soir d’été. La Seine m’emmena rêver d’autres cours d’eau bien-aimés qui avaient réfléchi des milliers de masques et entendu mille intrigues…

Venise autrefois.

Je m’en souvins avec délice en approchant le Pont des Arts. Le son des talons élégants résonnant la nuit vers la Fenice. Mes jeux de cache-cache d’une ruelle à une autre, se perdre se retrouver, lire Corto Maltèse et rire avec les chats. Hugo Pratt les connaissait bien, ces félins de la lagune qui ont peuplé ses livres. A profusion dans les échoppes et sur les visages délicieusement inconnus, des masques saisissants de beauté, de magie, suspendus à une histoire imminente, évoquant les couloirs mystérieux de ces palais d’un temps qui flottent comme des rêves. Les petites halles découvertes au tournant des ’calle’ exposaient aussi des gants aux fines coutures, rouge sombre ou bleu de perse, de résilles parfois, gantelets de cuir fauve,  accessoires futiles pour le bal d'un soir.

Glisser sa main dans l’une de ces peaux magiques, d’un revers du poignet lisser l’étoffe d’un costume de carnaval, puis poser délicatement ce masque de Venise sur nos visages d’enfants.

 

L'ANTHROPOLOGUE Mathilde K. Sculpteur

Un masque qui nous vient d’Australie. Il avait fait un étrange périple avant d’aboutir dans un petit rade misérable géré par une vieille femme aborigène.

Le masque y avait été déposé par une des nombreuses âmes en peine qui quittent le Bush pour les agglomérations des villes – en échange d’un peu d’alcool. C’est là qu’il tomba dans l’œil d’un jeune anthropologue. Il y a de cela bien longtemps.

Voici l'histoire.

Les cheveux et la barbe blanche du masque luisaient de façon insolite sur l'un des murs qui avaient du mal à tenir debout. Le voyageur s’en empara dans l'instant et l'emporta à Londres. Il l’avait payé grassement tant il était content. Rentré en Angleterre, le masque faisait toute sa fierté. Pourtant il n’avouait pas à ses amis combien cet objet parfois l’inquiétait. Car il semblait communiquer !

Pas par mots, pas par phrases...dans quelle langue aurait-il pu se faire comprendre ? Plutôt au travers de pensées, de sentiments, d'informations. Cela, à chaque fois que son propriétaire ruminait en lui-même.

Etrange.

Voilà qu’arriva le Corona Virus dans la seconde décennie du 21ème siècle. Le monde était en émoi, et pendant les premières semaines l’Angleterre, comme beaucoup d’autres pays ne sembla que peu s’inquiéter. Contrairement au masque.

Il changea d’expression. Dans un premier temps son regard avait paru lointain. Là, en l’espace de quelques jours il sembla furieux, en colère. Les yeux lançant comme des éclairs, la bouche semblant s’ouvrir un peu plus chaque matin, le front pareil à une chaine de montagne australienne.

L’étudiant anthropologue frémissait à chaque fois qu’il passait devant lui. Des nuages de pensées tentaient de l’enfumer et l'invitaient à un face-à-face immobile.

« N’as-tu pas besoin d’un masque, toi ? entendit-il un jour de grand confinement. Prends-moi. Tu peux. Mais tu devras aussi prendre ma colère. Prendre conscience que vous êtes fous ! Tu l’admets ? Regarde comme le monde balance entre indolence et panique ! Vous avez perdu pied. Après votre apparition ce sera votre disparition si vous ne changez pas, mais ça... tu le sais déjà. »

L’anthropologue se figea. Le vieux peuple des aborigènes parlait à travers le masque.

- Il faut que je note, que je me souvienne..

Il écrivit.

De longues semaines plus tard, la fin du confinement s'annonçait.

Et il est vrai, plus rien ne fut comme avant.

 

MIRI (SARAWAK) MASQUE SACRE D’AYANG KAYANG  Thierry F. Journaliste-documentariste. Loire Atlantique.

VAUT LE DETOUR Au musée des dayaks de Miri, que vous devez absolument découvrir, entrez d’abord dans la maison longue des dayaks nomades ou Penans, vous observerez en face de la porte sur un petit meuble en tek ciré, cinq objets, tous en tek également.

Ils sont considérés par les Penans, ici à Bornéo, comme l’héritage de leur grand chef mythique Ayang Penang. Parmi ces cinq objets, portez plus particulièrement votre attention sur le masque d’une trentaine de centimètres de haut qui trône au milieu des autres. Il est magnifique.

Ses crins en laine blancs représentant les cheveux et la barbe du grand chef expriment le grand âge.Les yeux légèrement exorbités doivent effrayer, représenter l’autorité du chef mythique. Lui qui aida les nomades de ne pas se faire sédentariser au début du 20 ème siècle,grâce à sa bravoure et son intelligence.

Respecté par tous, il demeure aujourd’huiun véritable symbole pour les trois-cents Penans qui veulent rester nomades, malgré la pression constante et insistante des autorités locales.

Qui l’a confectionné? On l’ignore.

Sans doute l’un de ses sujets, un véritable artiste méconnu. On sait qu’il date de 1924, l’année précédant la mort du prestigieux chef. Les circonstances de sa mort restent d’ailleurs mystèrieuses: il disparut un matin dans la forêt primaire qu’il aimait tant et on ne le revit jamais. (Nombreux sont les Penans qui le pensent assassiné par un soldat anglais, rappelons que l’Angleterre était la puissance coloniale de l’époque).

On a prêté à ce masque, qui représente Ayang Kayang, bien des vertus. La plus surprenante serait de redonner la fécondité à une femme qui ne pourrait jamais enfanter, si elle touche à la fois l’un des yeux et la bouche du vieux chef !

J’ai écrit ce récit car au cours d’un voyage à Bornéo, j’étais tombé en arrêt devant un masque dayak, qui est aujourd'hui dans ma maison. Que représentait-il ? La première fois que je l’ai vu, j’ai fermé les yeux et imaginé ceci: l’artiste regarde le masque qu’il vient de terminer. Le visage est celui de son grand- père, un farouche guerrier dayak réducteur de têtes, comme il n’en reste plus aujourd’hui, sans doute heureusement. Les yeux acérés et concentrés marquent bien l’esprit curieux et imaginatif des vieux combattants dayaks. Pour eux réduire la tête permettait de conserver l’intelligence de l’ennemi abattu.

L’artiste regarde son œuvre avec satisfaction, il estime que son masque correspond à ce qu’il imagine de ce grand-père dont il a tellement entendu parler. Il rêve qu’un jour, un étranger l’emmènera au-delà des mers pour faire connaitre au monde entier ce qu’était l’esprit des guerriers dayaks réducteurs de tête.

Son voeu fut exaucé.