Ecrire en ce printemps 2020

consigne Voisin, voisine 

cf Page J+13

 

UN PUZZLE. Marlène P. Marseille

Tiens, on sonne.

ça fait bien longtemps qu’on n’a pas sonné.

C’est en entendant cette sonnette que je réalise qu’elle est muette depuis bien longtemps. Au moins 13 jours.

Je n’aurais jamais pensé qu’elle me manquerait, cette sonnette… D’ailleurs, à bien y réfléchir, je crois qu’elle ne me manque pas. Je me lève, j’enlève les miettes qui avaient élu domicile sur mon bide, je chausse mes claquette et je vais ouvrir. Elle s’apprêtait à partir, déjà ! Je n’ai pas été si lent, qu’elle est pressée celle ci !

"Oui ? Dis-je alors qu’elle avait le dos tourné et qu’elle s’apprêtait à redescendre. - Oh bonjour monsieur, me souria-t-elle, excusez moi de vous déranger, je suis votre voisine en dessous… - Heu, oui… ? - Heu… En fait, je voulais savoir si, par hasard, vous auriez un puzzle à me prêter ? - … un puzzle ? - Oui, c’est un peu idiot mais je m’ennuie et j’aurais adoré faire un puzzle donc je me suis demandé si c’était possible d’en emprunter un aux voisins, plutôt que de sortir… - Ah bah non, désolée, je dois pas avoir ça… - Pas de soucis monsieur, merci beaucoup, bonne soirée !" dit-elle, enthousiaste à l’idée de clore cette conversation.

Et hop, en 13 jours, ma seule visite fût cette étrange jeune femme à la recherche d’un jeu de société.

Je l’ai déjà vue par ma fenêtre, cette petite, elle habite la maison en dessous. Je la vois souvent fumer sa clope en téléphonant, je l’entends se plaindre de son boulot ou de son mec. Je crois que son mec, c’est le grand gaillard qui passe ses après midi dans le jardin à couper les haies et à nettoyer la piscine, la clope au bec. Je la vois aussi faire du sport dans le jardin, elle met une vidéo Youtube un peu fort et elle devient rouge pivoine. Ensuite elle court, elle fait des allers-retours comme un lion en cage. Puis ensuite je la vois fouiller dans la réserve de bouffe que son père (ou grand père?) réapprovisionne tous les trois jours, et en sortir avec un paquet de gâteaux.

Je ne comprends pas trop cette famille. Il y a un couple de soixantenaire, puis trois jeunes d’environs trente ans, et un petit garçon. Je n’ai pas trop compris qui était qui. En tous cas, celle-ci n’a pas d’accent, et je ne l’avais pas vue avant le confinement, elle ne doit pas être de Marseille.

Elle a de jolis yeux, cela dit.

Mais je crois qu’elle porte un appareil dentaire. A son âge, franchement ! Elle a sûrement dû me prendre pour un payot, la parigote. J’aurais peut être dû mettre des chaussures plutôt que mes claquettes. Elle doit se dire que les petits appartements au dessus de sa grande villa sont des logements sociaux.

J’aurais dû faire un effort, et ne pas lui laisser transparaitre que sa piscine me donne envie dès avril et ce, jusqu’en octobre, que sa maison (ou celle de ses parents, ou grands parents) fait au moins huit fois mon appartement, et que je participe discrètement à tous leurs repas de famille nombreuse, l’été, quand ils se réunissent tous pour diner sur la terrasse, après avoir passé l’après midi à plonger juste sous ma fenêtre. Si on n’était pas confinés, elle aurait même crû que j’étais un vieux type au chômage.

Bon, elle ne serait pas venue sonner, si nous n’étions pas confinés.

 

 

HUMAIN VOISIN Max Braud Paysan bio

L'invisible Imprévu

Sur la terre arrivé Chez l'humain vaniteux

Sème un trouble certain. L'incurie des puissants

L'impéricie sournoise S'étalent tout à coup

Obligeant Hippocrate à d'incessants efforts.

La figure de proue sur l'océan des affres

Mérite chaque soir les applaudissements

Au mois de carnaval les masques se font rares On s'évite on s'écarte On se terre en son antre

On savonne à tout va à tours de bras les mains

Il est ici , là-bas

Voleur foudroyant. Son alarmant passage jette la confusion

On sait qu'on ne sait pas.

C'est quand l'humanité

à la peste acculée

Renoue un peu enfin

Avec l'humilité.

 

PORTES OUVERTES  Thierry F. Conteur, journaliste-documentariste. Loire Atlantique.

Il est 10 heures en ce 10ème jour de confinement, quand j’entends la sonnette de la maison s’agiter. "C’est quoi ce cirque?" pensais-je d’abord, me demandant qui peut venir en ce moment, il était trop tôt pour que le facteur.

Je me penche à la fenêtre de la cuisine, et je vois un grand gaillard sans doute d’origine africaine, souriant et goguenard, habillé de manière très chic, comme seul savent le faire les africains, qui m’adresse ainsi la parole. « Je reviens de faire le courses au village, j’habite un peu plus loin dans votre rue et je vois que vous avez oublié de fermer le coffre de votre voiture » « Ok, merci pour votre attention » lui répondis-je « je vais aller le fermer, bonne journée à vous. » Le voisin s’en va en sifflotant, avec un petit salut sympathique complètement assorti à son sourire.

Ce voisin, je l’avais déjà aperçu dans une réunion locale.Sans lui avoir adressé la parole, il m’avait paru particulièrement affable, intelligent et sociable. Il devait habiter, je pense cette maison protégée par une végétation importante, avec des volets verts. Etant allé plusieurs fois en Afrique, j’essayais de deviner le pays d’où il était originaire, je ne sais pas pourquoi mais j’ai pensé au Congo, ou un autre pays d’Afrique centrale, à cause de son physique, en plus je pressentais qu’il devait être musicien, et dieu sait si le Congo est un pays de musique. Il paraissait avoir la trentaine, je le voyais marié et père d’un ou deux enfants, très attentifs à leur éducation, joueur, sportif, sans doute exerçant un métier intellectuel, voire scientifique, je le voyais bien chercheur ou géologue.

Je revins m’assoir dans un fauteuil du salon, et tâchais de donner une suite à mon histoire. Comme dans un rêve, j’imaginais Gilles-c’est le nom que je lui attribuais- comme un anthropologue de renom, partant régulièrement dans la vallée du Congo pour y étudier l’histoire et la civilisation des peuples longeant ce grand fleuve africain, qui fut peut-être le berceau de toute l’humanité. Je le devinais en train de découvrir quelque chose d’extraordinaire, comme les ruines d’une ville inconnue qui aurait été la capitale d’un empire, au même moment que Rome en Europe. J'observais sa main établir les plans, dessiner les maisons puis revenir chez nous, pour y tenir des conférences sur la découverte de cette ville qui ruinaient toutes les idées reçues sur l’histoire du continent africain. La vue du coffre ouvert avait dû lui rappeler ces trous dans le rocher ou il avait vu les premiers signes de son incroyable trouvaille.

Je me promis d’essayer de rentrer en contact avec ce voisin passionnant, dès que la situation le permettrait. C’est-à-dire plus tard, lorsque le corona ne sera plus qu’un souvenir et ne fera plus penser qu’à la bière du même nom.