Ecrire en ce printemps 2020

'Le rêve'. Isabelle Ferré, installation Galerie des Franciscains St Nazaire 0619. Beaux-Arts Nantes/St Nazaire

Consigne "L'OREILLER ME PREND LA TETE"

Dort-il sur ses deux oreilles, est-il à votre écoute, est-ce un champ de bataille ou un compagnon de route? Racontez l'histoire de votre oreiller depuis trois semaines et imaginez qu'il ait pu tendre l'oreille et vous entendre.

Pour cette consigne, il est possible d'écrire dans la 'voix' de l'oreiller lui même, qui vous raconte (en elle ou il) ou qui vous parle (en tu ou vous). Donnez-le à voir et à entendre au lecteur, glissez-y les fragments d'un rêve...

Variante: un linge, un textile du quotidien, étonné de tant servir depuis le 16 mars.

Cette figure de rhétorique qui consiste à faire parler une chose personnifiée ou encore une abstraction s'appelle 'Prosopopée'. Cette consigne est dédiée à Pierrette P. participante assidue de l'atelier Plumes dans le Plat . 'Agent de nettoyage' des tours de grande hauteur à Paris 13ème, elle photographiait les paillassons de chaque palier et les laissait raconter leurs histoires sous sa plume attentive, dans le cours de l'atelier d'écriture. (Macao & Tela13 2012)

 

 

LE BEAU LINGE Françoise C. Gironde

On s'est retrouvé à côté du même hublot, alors forcément on a échangé quelques mots.  J'étais fatigué et lui aussi.  On aurait pu sombrer tous les deux dans un certain  mutisme mais les premières secousses nous ont  fait réagir.  Nous venions du même endroit, avions vécu des peurs similaires.

Il m’a raconté que la sueur acide venait d’une sensation. Sensation d’être sur une piste noire sans savoir skier et devoir slalomer entre des poteaux où était  inscrit le mot virus. Il ne voyait pas la fin de cette course.  Je lui ai parlé des larmes, qui avaient coulé lorsque cette même nuit … mais plus tard la peur venait sur une balançoire oscillant entre le passé et un futur incertain.  La chaleur a commencé à nous bercer, nous nous sommes perdus dans nos pensées.  Roulement de tambour et nous voilà fraîchement débarqués.  Étendus, sur un fil entrain de sécher au soleil. Je n’avais pas vu comme il était si grand, lui le drap, à côté de moi la taie de l’oreiller.

 

 

OREILLER à MEMOIRE  Mathilde K. Sculpteur. Sologne

Je suis un oreiller à mémoire. C’est simple : je suis fabriqué dans une matière magique inventée il y a quelques années déjà, - une mousse ‘qui se souvient’- des empreintes du corps pour un matelas, de l’empreinte d’une tête, d’une nuque, dans le cas d’un oreiller. Quelques-uns de ces oreillers ont été fabriqués avec pas seulement de la mémoire morphologique, mais aussi avec une mémoire réelle, quasi humaine. C’est mon cas, et il va de soi que je n’ai pas une vie facile.

Après une pénible manipulation que j’ai subi quelque temps par un enfant inquiet et farouche, un enfant Asperger qui n’hésitait pas de me plier en deux, à me jeter au plafond, je suis maintenant le repose-tête d’une grande personne, mais inquiète elle aussi. L'enfant m'avait même mordu, j'en garde la cicatrice dans ma mousse. Il avait des rêves très singuliers, je voyais souvent ce qui l’assaillait : des mains en gros plan, mains sur le point de le toucher, pousser, de gratter, de tirer, de caresser, de le battre même. C’était des mains d’enfants autant que d’adultes. Puis il y avait beaucoup de bruit et de fureur dans sa tête, accompagné de visions d’animaux de toutes sortes. Aussi il comptait des boutons. Des cacahouètes. Une fois il arrivait à 693. C’était le jour où il semble y avoir eu 693 morts en Italie pendant la Pandémie.

Ma vie est devenue plus paisible quant à la forme maintenant. C’est la tête d’un adulte dont je suis le ‘support de rêves’, comme disent les Japonais pour leurs oreillers. L’homme qui dort avec moi est le père de l’enfant autiste et il se soucie beaucoup de son fils. L’autre nuit il a versé des larmes. Il le rêve adolescent et en proie à des problèmes indéfinissables. Je ne comprends pas très bien, mais tout à coup il le rêve mourant, se noyant dans un lac. Comme le confinement du C19 continue, il l’a vu s’étouffer entouré de personnes masquées. Oh il souffrait ! J’ai pitié de lui, ce n’est pas nécessaire. Les choses ne vont pas si mal. Hier il a rêvé d’un immense champ de choux. Il aime la musique. J’entends Glenn Gould, lui qui chante en jouant du Bach. Avec mon dormeur Gould parle. Puis des fragments de Thelonious Monk ! Il aime la peinture. Ses visions sont souvent magnifiques, ce n’est pas vraiment abstrait. De vastes paysages vus de loin, d’en haut, les Montagnes d’Afghanistan. J’ai reconnu même la Mer Caspienne. Puis la botte de l’Italie ! Cela avait un lien avec la Pandémie encore. Quand il se couche il sent le désinfectant. Il exagère. Il transpire dans la nuque. Pourvu qu’il ne commence pas une fièvre et une toux sèche !

Hier il a rêvé d'un immense champ de choux

LE GARDIEN DE SES NUITS. Paul L. auteur-compositeur-interprète, ingénieur du son. Gironde

Bon, il est 23h30, je m’ennuie un peu, j’attend qu’il arrive se coucher.

Encore une journée tranquille pour moi, avec mon pote le traversin. Il n'a pas la conversation facile, mais il me fait rigoler. Demain c’est le jour du changement de taies d’ailleurs, ça va faire du bien un petit coup de frais!

En ce moment, je sens qu’il se passe quelque chose d’inhabituel. Les matinées sont plus longues, il dort un peu plus, ce qui ne me déplait pas tant que je peux servir. Comme un bon équipier nocturne, je suis là pour qu’il puisse passer de belles nuits. Quoi qu’il arrive dans le monde extérieur, la base de mon job est de m'assurer que sa tête soit bien posée et ses cervicales détendues. Je me souviens de ce jour où il a essayé un de mes cousin à mémoire de forme, la panique! Il faisait pas le boulot le bougre. Alors le lendemain j'étais revenu à la rescousse.

J’ai senti ces derniers jours un peu d’anxiété au moment du coucher. Pas tous les soirs, mais de temps en temps. Alors j’essaie de lui parler, de lui conter des histoires qu’il peut emporter chez Morphée. Des fois je lui insuffle quelques idées pour son programme du lendemain aussi, ça lui change les idées.

Au fait, j’ai un petit secret, gardez le pour vous: je suis fait de plumes… Pourquoi est-ce un secret ? Parce que ces plumes me permettent de donner des ailes à ses rêves et grâce à moi, dans son subconscient, il vole, il plane, il s’évade de sa condition de terrien bipède. C’est vrai que parfois, il ne fais pas gaffe et il me tord dans tout les sens, et plus dégoutant encore, il me ronfle dans les coins ! Mais bon, qu’est ce que je ne ferais pas pour lui, moi le gardien de ses nuits, accompagné par mon hôte le lit. Donc je lui passe tout, en espérant qu’il ne décide pas un jour de changer d’oreiller. Il parait d'ailleurs que son « doudou » d’enfant était un petit oreiller, jaune, tout mignon. Alors je me dit qu’il traitera toujours bien nos congénères c'est sûr, il connait notre valeur.

Bref, c’était pour la petite anecdote. ça y est, minuit sonne, la lune est presque pleine, il se brosse les dents et enfin je vais pouvoir reprendre le boulot. Quel rêve il va faire cette nuit ? Je ne sais pas encore mais j’ai hâte de l’accompagner dans cette nouvelle aventure, comme tous les soirs…

Allez au dodo !

Nights in white satin

CONFIDENCE d'un OREILLER.  Thierry F. Conteur, journaliste-documentariste. Loire Atlantique

Je ne suis qu’un oreiller, mais j’ai de la mémoire et même si je ne possède pas la parole, je garde le souvenir des rêves passés.

La nuit dernière celui qui dormait sur moi a fait un drôle de cauchemar. Dans son rêve, c’était le 14 juillet 2020 et nous étions toujours sous le coup du confinement! Vous parlez d’une fête nationale! On était loin des fameux bals des pompiers qui chaque année fleurissent en ce jour de fête. Le soir à 20 heures le Président devait faire son traditionnel discours. Là, la surprise fut totale.

D’abord il s’excusa d’avoir uniquement pensé en termes marchands, comme un ultra libéral qu’il avoua avoir été, regretta toutes les lois peu sociales qu’il avait fait imposer, puis critiqua avec une terrible efficacité la méthode de gestion des hôpitaux qu’il avait lui-même conduite depuis qu’il sévissait dans les parages du pouvoir -y compris donc sous l’ancien quinquennat- pour finir par contester la façon avec laquelle ils avaient géré cette crise du Covid 19. Une autocritique dure mais malheureusement très juste. Il assurait que  le confinement serait levé dès le lendemain, le risque étant devenu très faible. Qu’il serait possible de vivre à nouveau normalement mais que rien ne serait plus comme avant: il dissoudrait l’Assemblée Nationale à la fin de l’année, de nouvelles élections auraient lieu en janvier 2021, il conseillait à chaque parti de réfléchir à une société plus humaine, plus juste, plus écologiste, tournée vers le bien collectif et non le profit personnel, pour faire des propositions révolutionnaires à la population du pays !

Il s’engagea à ne pas se représenter et à appliquer, en attendant les prochaines présidentielles, le programme de la nouvelle majorité en veillant à ce qu’elle corresponde à ce nouvel axe politique. A la fin de son discours retentit la chanson 'Bella Ciao' le chant de révolte des résistants italiens pendant la Seconde Guerre mondiale... Vive le virus aurait été tenté de dire celui qui dormait sur moi, l'oreiller, mais la chanson entrainait déjà mon rêveur vers la suite imaginaire de la série espagnole 'La Casa del Papel'. Quand il se réveilla il marmonna « Fffh...ce cauchemar se termine tout de même comme un beau rêve et s’il fallait attendre le 14 juillet pour ça, pourquoi pas? ".

Puis il oublia son rêve comme d’habitude.

Mais moi je m’en souviens pour deux.

 

 

HISTOIRE à DORMIR DEBOUT  Claude C. Illustrateur Urbaniste. Hauts-de-Seine

Claude Chaudières. 0420.