Ecrire en ce printemps 2020

CONSIGNE

OnzeMaiDeuxMilleVingt

J - ... ? Le temps se suspend à nouveau dans une nouvelle expectative nommée déconfinement. Mot inconnu, incertain, source de multiples fictions. Commencez votre écrit par un acrostiche * puis racontez librement votre 11 mai 2020 en trois parties distinctes: tel que vous l'imaginez, tel qu'il vous est apparu en rêve, tel que vous le redoutez. (au choix un, deux ou trois textes)

aide

tel que vous l'imaginez: sous la forme d'un planning très détaillé de la journée heure par heure, du lever au coucher

tel que vous le rêvez: avec ses absurdités, ses blancs, ses événements fantasques, ses découvertes... les verbes seront écrits à l'infinitif.

tel que vous le redoutez: écrire si possible à la troisième personne du singulier. Les peurs, les sensations du corps, les appréhensions, les instants périlleux, les épreuves inconnues.

acrostiche: écrire le mot Déconfinement à la verticale, les lettres les unes en dessous des autres. A partir de chaque lettre, composez un mot, une phrase. 

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110520. LA TETE DE L'EMPLOI. Claude C. Illustrateur, urbaniste. Hauts-de-Seine & Isabelle F. Artiste-géographe. Paris

Lundi dès l'aube, je maquillerai d'onguent mon visage endormi. Pour que ma peau ne frôle ce masque cuirassé, qui filtrera nos airs, éteignant nos baisers. La rue se peuplera de mille scaphandriers, impossibles oeillades paroles encabannés. L'homme d'image hurlera de rire le premier...

mais ceci n'est qu'un rêve, un conte sans les fées.

Claude Chaudières Illustrateur, urbaniste. 0420.

 

DES/CONFINEMENTS. Hélène C. Gironde.

Comment croire à de tels événements

On aurait pu imaginer cela ailleurs ?

Non pourtant c’est ici et partout

Fakes ou informations tronquées au départ,

Inimaginable au 21 e siècle, pensait on !

Néanmoins il a saisi tous les pays sans en oublier

Enormes angoisses, peurs, spectres de la fin

Mortels et incontrôlables virus

Echappés d’où, toutes les hypothèses circulent

Nageant de l’absurde à l’insupportable

Tyrannisant le monde entier.

&

Dehors à vos marques, prêts, partez

Ensuqués par deux mois passés entre quatre murs

Chamboulement des repères,

Ozzéeeee à nouveau ???

Nabab tu étais, néant tu es,

Fiers nous étions, vulnérables nous sommes

Inspirons, expirons une nouvelle ERE,

N’effaçons pas de nos esprits cet épisode,

Encore merci à nos soignants, nos chercheurs et tous les anonymes si utiles,

Marchons de l’avant, fort de cette expérience, sans frénésie et amnésie,

Être ensemble, se tenir la main, s’embrasser, festoyer à nouveau,

Naïvement croyons en la puissance individuelle et collective

Troquons ce virus contre ce futur, ré-inventé, ensemble.

 

 

DES CONFITURES. Isabelle Fa/ Urbaniste. Paris

L'écran de mon smartphone s'éclaire

Ça doit être ma mère qui répond au texto que je lui envoie tous les matins au réveil. Je regarderai quand j'aurai fini mes tartines (qu'est-ce qu'il est bon, mon pain !) . Et MeerdE. Bip sonore. Je me lève et regarde. Ah, mon estomac ! C'est écrit "Nicolas S", mon boss, qui m'a appelé sans me laisser de message. Kèssekejfé ?

Je le rappelle…

- Ouiii, bonjour Nicolas, c'est X, je vois que tu viens de m'appeler. Je suis désolé. J'ai "décroché" trop tard…

- Ah, bonjour mon cher X. Tout va bien chez toi depuis notre réunion d'équipe avec Jitsi… notre Gipsy meeting comme je l'ai surnommée ?

- Oui, Nicolas, je te remercie, tout va bien ?

- Bon ! bien…parfait… Mon cher X, tu as sûrement entendu que les affaires se remettent En Marche. Le 18 mai, on rouvre la boîte. Tant mieux, car tu sais, je me fais beaucoup de soucis pour la suite. J'aurai vraiment besoin de t'avoir en face dans mon bureau pour con-verser avec toi sur le PMT 2020-2025 que j'ai un peu remanié.

- Euh… ouiii. Euh Merci Nicolas

- Cependant, je vais vous envoyer à tous un courriel. Je me dois en effet de vous signaler que les parents qui s'opposent au dépôt de leurs enfants à l'école à partir du 11 peuvent continuer le télétravail. Ça aura été un enfer pour moi.

- Ouii. Je peux comprendre… Ce n'est simple pour personne…

- Bôô. Donc, venons en au fait, que comptes-tu faire ? …

- Allo… aâllo. Pardon. Plait-il ? Nicolas… je n'ai pas compris la question. Allo !…Désolé, Nicolaaaas, ça passe maaal… allo, allo, désolé je n'entends plus rien…

Je mets mon téléphone à plat, et le tartine de confiture de mandarines… (faite maison) ©if

 

 

ALORS APRES TU PARTIRAS. Isabelle Fe. Artiste-géographe. Loire-Atlantique

Tu vas courir droit devant toi, à la vitesse de la lumière. Le virus se sera étouffé lui-même tu iras trop vite il ne pourra plus t'atteindre. Il va s'asseoir sur le bord de la route mais la falaise de craie s'effondrera sous lui, car les eaux montent à présent le sais-tu ? Tu auras parcouru des contrées munie de tes cartes de géographe, fait des rencontres de plume, d'encres et de bandes magnétiques. Tu seras allé chercher derrière la page, dessous la toile, à travers la pellicule. Danse de petits cailloux dégringolant la montagne, gouttelettes du glacier peu à peu confondu, plaque tectonique ciselée s'emboitant à l'autre littoral, dérive des continents. Ton écriture sera effilochée en mille strates où s'accumuleront les sédiments, déposés couche à couche en lits superposés. Certaines pages seront autant de calques laissant passer la trace d'une lettre ou le souvenir d'une phrase enfouie. D'autres buvarderont, l'envers les dévoilera. Il ne sera plus qu'un seul livre au final parcheminé.

 

 

VOUS VOILA ENFIN ! Mathilde K. Sculpteur. Sologne

Après sept semaines passées en province chez une copine, je rentre enfin chez moi à Paris. Regardant mes clés je pense aussitôt avec une vague de reconnaissance à ma voisine qui en a un double : elle a arrosé mes plantes !

Quand j’ouvre la porte j’entends de la musique et un brouhaha étonnant, il y a plein de monde dans le salon. Une réunion des plus étranges, je compte à peu près cinq personnes inconnues, non six, car parfaitement masquées ! Les bras écartés ma voisine vient vers moi, je la reconnais à sa voix. Nullement embarrassée, ‘Ah vous voilà enfin ! ‘ crie-t-elle. Les meubles ont changé de place, pour garder les distances je suppose… Tout le monde se lève et soulève timidement le masque. Je finis par reconnaître les personnes : un couple de retraités du haut de la rue, une jeune femme célibataire du cinquième, le couple de vieux gays du troisième et une petite dame discrète du premier, Monique 96 ans.

Il y a beaucoup de fumée, ce qui m’étonne. Un chat noir vient de disparaître sous le canapé. Un deuxième, gris, reste roulé sur le sofa. Je n’ai pas de chat pourtant. La glycine semble avoir été particulièrement bien arrosée, elle entre par la fenêtre et une de ses branches grimpe sur le tableau de ma belle-sœur. Le bambou aussi a l’air resplendissant sur le balcon. A peine avons-nous échangé quelques mots et que tous hésitent à se rassoir, qu’un bébé pousse un cri désespéré de la chambre à coucher. La jeune maman se précipité. Derrière les masques j’entends des commentaires un peu confus,-' bien agréable, vous avez de la chance, un balcon, c’était sympa, quel aubaine, un changement d’espace, c’est super-gentil de nous… vous viendrez chez nous, comment ça s’est passé pour vous ?' « Mais restez assis » dis-je, « Il n’y a pas le feu au lac ». J’aime bien cette expression si absurde.

Je fais mine de me verser à boire mais ma voisine jette justement un cube de glace dans un whisky. J’ai tenté de glisser un masque sur mon visage, mais avec le verre en main j’abandonne. D’ailleurs tout le monde a plus ou moins renoncé à le remettre en place. La plupart porte le masque sur l’avant de la tête maintenant, ce qui est très drôle. La maman revient avec son bébé dans les bras. Tout le monde le salue avec des exclamations émues. Ce qui est petit et innocent provoque toujours cet attendrissement surprenant. Tout à coup on me porte un toast. Je suis bien embêté. Puis tout le monde se prépare à partir. On cherche les chats ce qui prend du temps et de la patience. La voisine me donne une pile d’enveloppes, mon courrier. Et puis ma clé.

C'est bon de rentrer!

 

UNE JOURNEE MOSAIQUE. Thierry F. Conteur, journaliste-documentariste. Loire Atlantique.

"Ce matin du 11 mai, il est à peu près 9 heures On va d'abord boire un café conservé au chaud dans une thermos, quelque part sur les bords de la mer. Naturellement on se balade un peu le long de la côte jusqu'à 10h. Faire ses courses, mais dans un endroit où l'on ne pouvait pas aller avant. C'est la seconde opération. Il faudra ensuite préparer un pique-nique d'enfer. Ne pas oublier le champagne ou un très bon vin de bordeaux. Ensuite sans doute une virée chez un pépiniériste pour préparer un renouveau de jardin vers 11h30. Midi sonne Monsieur Harrison, on fonce pique-niquer à la pointe du Gros Bill vers 13h. Ensuite prendre la voiture pour redécouvrir le plaisir de conduire au milieu de nulle part, in the middle of nowhere. Ne pas oublier la petite bière de fin d'après-midi quelque part dans le jardin vers 17h. Terminer la journée par une photo du coucher de soleil, à la pointe de Merquel, bien sûr."

"C'est pas la joie en fait ce matin, contrairement à son espoir. Oh la la, cela doit sortir de partout, ça y est on déconfine! Ne pas oublier gants et masque, mais combien ne vont pas le faire, pense-t-il Faut faire attention, il ne faut pas que je m'approche trop près des autres, ce matin."

"Il est nécessaire que les gens des régions les plus contaminées ne viennent pas chez lui, c'est sa crainte. Ne pas oublier les consignes barrières, mais ce n'est pas si simple, pense-t-il en observant les passants. Et surtout il sent que la peur l'a envahi de manière sourde et sournoise mais réelle. Même s'il a décidé de ne pas faire de courses pendant plusieurs jours, il s'inquiète. Et comment cela va se passer dans les petites rues de la ville d'à côté? Il redoute la ruée vers les marchandises les plus diverses. Néanmoins il a une envie folle de sortir, de marcher, de regarder à nouveau des vitrines, mais comme disait Sartre, l'enfer c'est les autres... Tais toi, pense-t-il enfin, vas-y, ouvre la porte, et plonge dans le bain de la vie retrouvée."